Traduction

Écrire dans une autre langue : est-ce se réinventer ?

Écrire est un geste exigeant. J’écris depuis toute petite et je sais ô combien il s’agit d’un exercice difficile. Écrire demande du temps, de la patience et une forme de présence à soi. Comme le rappelle cet autre article que j’ai écrit en 2013, écrire (dans n’importe quelle langue) suppose un apprentissage, une discipline, presque un entraînement quotidien, comme le ferait un musicien ou un peintre.

Mais écrire dans une langue étrangère… c’est encore autre chose, c’est entrer dans une autre dimension (de soi).

Écrire dans une langue étrangère

Écrire ailleurs, écrire autrement

Dans l’écriture en langue étrangère il y a quelque chose d’étrange et d’étonnant, quelque chose que l’on ne sait pas qualifier aux débuts de l’exercice et qui, paradoxalement, on oublie avec le temps. Cette sensation, à la fois surprenante et déroutante, touche à une part intime de nous-mêmes : une douce distance qui vient se déposer, là, au creux du lien entre le cerveau et l’âme.

C’est comme si l’exercice de l’écriture n’était pas le même, comme si le mécanisme de refléxion était devenu tout un autre.

La langue étrangère agit comme un filtre délicat. Parfois, elle atténue, parfois elle amplifie aussi. Elle transforme les contours de ce que l’on ressent, et modifie la manière dont les mots viennent se poser sur la page.

Écrire dans une autre langue, ce n’est pas seulement traduire sa pensée. C’est la reconstruire. Parce que quand vous avez le choix d’écrire en langue étrangère, quand cette capacité vous atteint, vous ne traduisez plus, vous écrivez. Point.

S’agit-il d’une sorte de liberté ?

Très souvent, écrire dans une langue qui n’est pas la sienne ouvre un espace inattendu : celui d’une liberté nouvelle.

Dans l’article de 2013, j’y évoque cette idée précieuse : celle que l’on ose dire, dans une langue étrangère, ce que l’on n’oserait pas toujours formuler dans sa langue maternelle.

Comme si la distance linguistique créait une forme de protection.
Comme si les mots, légèrement déplacés, devenaient plus légers à porter.

C’est comme si quelque chose en vous se relâchait, c’est presque indescpritible, inexprimable (le comble pour quelqu’un dont les mots c’est le métier premier !). Je dirais que c’est comme si la pensée, d’un coup d’un seul, se traduisait en plus d’audace.

Cette liberté peut se comprendre à travers les idées de Ferdinand de Saussure. Sa distinction entre langue et parole montre que chaque acte individuel d’expression est unique. Écrire dans une langue étrangère nous fait prendre conscience de la structure de la langue, de ses choix de mots, de ses rythmes. La distance linguistique agit alors comme un cadre à la fois protecteur et stimulant : elle oblige à réfléchir, à peser chaque mot, et transforme ce geste d’écriture en une exploration consciente et créative du langage. (Saussure, Cours de linguistique générale, 1916)

Y a-t-il un rapport intime avec les mots ?

Les cours de linguistique, praxématique et traductologie remontent à loin mais je sais que chaque langue possède sa propre texture propre et sa propre façon d’être et d’agir. C’est, justement, en écrivant dans une langue étrangère, que l’on redécouvre ce rapport fondamental au langage.

On choisit davantage.
On hésite parfois.
On cherche le mot juste avec une attention presque accrue. Au départ, par peur, avec le temps, parce qu’on est davantage conscients de la signification de chaque mot.

Les linguistes le soulignent d’ailleurs : passer d’une langue à une autre ne se limite pas à un changement de code, mais engage une véritable transformation de l’énonciation et de la créativité du sujet.

La technique et la sensibilité

Écrire en langue étrangère est à la fois un défi technique… et une aventure profondément personnelle. Quand j’ai commencé à le faire, c’était clairement pour ça : c’était un défi personnel, celui de me prouver que j’en étaits capable.

Dans une langue, il y a la grammaire, bien sûr mais aussi le vocabulaire et, surtout les structures, les tournures. C’est souvent ici que l’on peut manifestement se montrer moins bons. Il y a toujours quelque chose dans la structure (parce qu’intimement liée à la pensée) qui laisserait entrevoir qu’il s’agit d’une langue étrangère.

Car écrire, ce n’est pas simplement aligner des mots. C’est transmettre une intention, une émotion, une vision du monde. Et cela demande, au-delà des compétences linguistiques, une sensibilité particulière. Une capacité à écouter la langue, à en percevoir les subtilités, à en respecter les équilibres.

Est-ce que c’est nous qui choissisons la langue ou la langue qui nous choisit ?

On pourrait croire que l’on choisit la langue dans laquelle on écrit. C’est peut-être vrai, en réalité, je n’ai pas vraiment de réponse à cette question mais je me dis qu’au fond, c’est peut-être bien l’inverse. J’ai constaté, avec le temps et l’expérience, que selon le sujet, selon l’émotion, selon le degré d’intimité du message, une langue s’impose plus naturellement qu’une autre. Je pense que le choix dépend moins des circonstances extérieures que de notre rapport intérieur à ce que l’on souhaite exprimer.


L’exemple de quelques écrivains

Certains écrivains ont choisi de s’aventurer hors de leur langue maternelle :

Jorge Semprún (Espagne / France) – Espagnol de naissance, Semprún a écrit une grande partie de son œuvre en français, notamment Le Grand Voyage, trouvant dans cette langue une manière plus libre de raconter ses souvenirs et son engagement.
Samuel Beckett (Irlande / France) – Écrivain anglophone, Beckett a choisi le français pour certaines œuvres, comme Molloy, créant des phrases plus précises, dépouillées, et une distance qui intensifie la poésie de ses mots.
Joseph Conrad (Pologne / Royaume-Uni) – Polonais de naissance, il a écrit en anglais, sa langue d’adoption, avec une maîtrise impressionnante qui donne à ses récits maritimes un style unique et universel.
Vladimir Nabokov (Russie / Europe) – Auteur russe qui a écrit en anglais et en russe, explorant les nuances de chaque langue pour jouer avec le sens et la musicalité des phrases.

Interprétation

Interprétation et traduction : mots, petites parenthèses et confidences

J’ai écrit beaux visages et sourires.
J’ai écrit belle sympathie et mains entrelacées.
J’ai écrit le nous qui se réveille dans le je.

Et tous ces mots-là, je les ai glissés sur du papier. J’y ai ajouté quelques couleurs, presque sans y penser. Je me suis amusée. J’ai souri. J’ai aimé. J’ai caressé.

En cabine, il y a celles et ceux qui dessinent, qui colorient, qui tricotent même parfois.

Moi, je fais partie de celles et ceux qui, à certains moments, gribouillent quelques mots. Des mots jetés là, sans intention particulière. Comme une parenthèse.

Alors aujourd’hui, je vous les dépose ici.

 

Parce que je pourrais vous parler de ce mois de janvier passé à finaliser un très grand projet de traduction–création–optimisation SEO, commencé il y a quatre ou cinq mois. Oui, je fais aussi ça. Depuis longtemps.
Je pourrais vous parler des heures passées, depuis décembre, à revoir mon site web. Parce qu’un site, finalement, c’est un peu comme une devanture : il faut parfois lui redonner de l’air, de la clarté, une nouvelle lumière.
Je pourrais aussi vous raconter cette soirée conviviale organisée par mon comptable, à laquelle j’ai assisté avec plaisir. Parce que lorsqu’on est cheffe d’entreprise, mieux vaut connaître la loi de finances et la facturation électronique, même quand on préfère les mots (tiens, tiens). La réalité, c’est que nous portons aussi la casquette de celle qui veille à ce que la machine continue de tourner.
Je pourrais encore évoquer les premières missions d’interprétation de l’année, à distance et en présentiel. Les traductions dans le secteur du tourisme qui arrivent doucement avec la saison à venir. Les rencontres, toujours différentes, parfois inattendues, que la diversité de ce métier permet.

Oui, je pourrais vous parler de tout cela. Et même de bien plus encore.

Mais il y a des moments où l’on ressent le besoin de dire autre chose. Ou peut-être de dire moins.

Dans ces temps où les doutes, l’imprévisibilité et une certaine lassitude semblent s’inviter dans toutes les conversations, il suffit parfois d’un léger pas de côté pour que quelque chose germe.

Un peu de confettis. Quelques paillettes.

Pas pour oublier.
Mais pour continuer autrement.
Avec les mots, toujours.
Et avec ce qui, silencieusement, leur donne du sens.

Interprétation

Traducteurs et interprètes : dire ou ne pas dire ?

On pense souvent que nos métiers consistent à traduire des mots, que ce soit à l’oral ou à l’écrit. Et bien sûr, c’est vrai, avec toutes les nuances que cela implique. À passer d’une langue à une autre, avec précision, nuance et justesse. Et, bien entendu, cela en fait partie. Mais cette vision, aussi exacte soit-elle, ne montre qu’une petite partie de ce que nous faisons réellement.

Car la dimension la plus déterminante de notre travail reste, paradoxalement, celle que l’on ne voit pas : le savoir-être.

Le savoir-être et la discrétion

Parce que derrière chaque commande d’interprétation, chaque page traduite, chaque prise de parole en cabine ou en consécutive, il y a une façon d’être, par rapport à soi-même et par rapport aux autres.

♦ Il y a la diplomatie, essentielle pour allier sensibilités, cultures, personnalités
♦ Il y a la discrétion, comme un fil invisible qui nous guide pour protéger les contenus et les échanges
♦ Il y a la gestion des émotions, les nôtres comme celles des personnes que nous accompagnons, surtout vrai en interprétation
♦ Et puis, il y a cette capacité à s’effacer juste ce qu’il faut : être là sans être au centre, permettre la rencontre sans jamais l’envahir

Car sans tout cela, même une traduction linguistiquement parfaite ne relie pas vraiment les gens. Elle transmet des mots, mais pas la relation.

Être traductrice ou interprète, c’est avant tout faciliter la rencontre entre deux visions du monde différentes, de manière fluide, respectueuse… et souvent profondément invisible.

Ce que l’on ne peut pas dire, même à l’ère de la visibilité permanente

C’est aussi pour cette raison que nous ne pouvons pas tout partager de nos métiers. Ni ici sur un blog, ni sur nos sites web, ni ailleurs sur les réseaux sociaux.

Une grande partie de ce que nous vivons appartient à d’autres…

Des histoires personnelles, des enjeux confidentiels, des projets sensibles, des moments d’émotion.
Notre métier repose précisément sur la confiance. Et cette confiance exige de la retenue.

Dans un monde dans lequel l’on nous encourage à tout montrer, tout documenter, tout exposer, cette exigence d’invisibilité crée parfois une tension.

La délicate transition entre discrétion et visibilité

Parce qu’il y a aussi une autre réalité qu’il faut prendre en compte :

celle d’être indépendante. Quand on a sa propre activité professionnelle, sa propre entreprise (quelle que soit la forme juridique), il faut développer l'activité, répondre aux obligations administratives (URSSAF, CIPAV ou équivalents), garder une visibilité suffisante pour que l’on pense à nous, entretenir un réseau, se présenter. Se raconter… un peu.

Tout cela en veillant à rester fidèle à la confidentialité inhérente à notre profession.

Et c’est pour toutes ces raisons que la question de l’équilibre se pose :

♦ Comment être visible sans trop en dire ?
♦ Comment être présente sans déroger à la discrétion ?
♦ Comment raconter son métier sans dévoiler ce qui n’est pas à nous ?

Je crois qu’un équilibre existe et qu’il peut être trouvé et que cela reste possible, mais avec beaucoup de nuances aussi. Et, peut-être, avec un peu de créativité aussi.

Et vous ? Comment percevez-vous, dans votre propre activité, cette recherche d’équilibre entre ce que vous montrez… et ce que vous gardez ?