Traduction

Comment bien préparer un projet de traduction ?

La traduction est souvent imaginée comme un passage assez simple : il y aurait un texte dans une langue, puis ce même texte dans une autre, et, entre les deux, quelqu’un qui connaît suffisamment bien ces deux langues pour faire passer les mots de l’une à l’autre.

Mais en réalité, les choses commencent souvent bien avant le premier mot traduit.

Il m’arrive de recevoir des messages très simples : « Bonjour Madame, nous avons ce document à traduire. Pouvez-vous vous en charger ? ».

La réponse est généralement oui. Mais avant de commencer, j’ai besoin de poser quelques questions. À qui s’adresse ce texte ? Dans quel pays sera-t-il lu ? Pourquoi a-t-il été écrit ? Où sera-t-il publié ? Doit-il informer, convaincre, vendre, expliquer ou rassurer ? Quel ton doit-il conserver ? Existe-t-il une terminologie propre à l’entreprise ?

Et parfois, une question toute simple peut changer beaucoup de choses : que voulez-vous que la personne qui lira ce texte retienne ? Quel est votre objectif ?

Un texte n’arrive jamais seul

Un texte arrive avec son histoire, avec son objectif, avec son public, et avec tout ce que son auteur, entreprise, agence, donneur d’ordre… sait déjà, mais qui n’est pas toujours écrit noir sur blanc.

C’est peut-être là que commence réellement le travail du traducteur : lire ce qui est écrit, bien sûr, mais aussi chercher à comprendre ce qui ne l’est pas.

Un même mot peut prendre des sens différents selon le secteur dans lequel il est utilisé. Une formulation parfaitement correcte dans une langue peut produire un effet très différent dans une autre culture. Un slogan, lui, peut demander bien davantage qu’une simple traduction (et on parle là de transcréation).

De la même manière, un site internet doit non seulement être compris, mais aussi fonctionner dans son nouvel environnement linguistique et digital. Un texte marketing ne répond pas aux mêmes règles qu’un document institutionnel.

Alors, non, il ne suffit pas d’ouvrir un document et de commencer à traduire.

Enfin, techniquement, on pourrait. Mais je ne crois pas que ce soit toujours la meilleure manière de travailler.

Plus il y a de communication en amont…

J’ai une conviction professionnelle assez simple : plus la communication est riche en amont, plus le travail peut être juste en aval. C’est ce qu’on appelle dans le jargon de certains secteurs : le brief !

Cela ne signifie évidemment pas qu’il faille organiser trois réunions avant chaque page à traduire. Il faut garder le sens des proportions. Mais prendre quelques minutes pour parler d’un projet peut éviter beaucoup d’approximations :

Ces quelques minutes permettent de comprendre pourquoi un mot a été choisi, de savoir à qui l’on s’adresse, d’identifier une référence culturelle ou encore de comprendre ce qui doit absolument être conservé et, au contraire, ce qui peut être adapté.

Ce moment d’échange n’est donc pas simplement une étape qui vient « avant » le travail. Il fait déjà partie du travail.

Le brief, cette chose pas toujours très glamour

Un brief pour une traduction ? Oui. Même un petit.

Quelques lignes peuvent suffire. Un message, un appel, une conversation.

Dites-nous où va votre texte. Dites-nous à qui vous souhaitez parler. Dites-nous ce que vous attendez de lui.
Et si vous ne savez pas exactement comment l’expliquer, ce n’est pas grave. C’est aussi notre travail de poser les questions.

Au fil des années, j’ai appris qu’une bonne collaboration linguistique se construit sur la maîtrise d’une langue mais pas uniquement. Elle se construit aussi sur la communication, sur la confiance et sur la possibilité de demander : « Quand vous dites cela, qu’entendez-vous exactement ? »

Elle repose également sur la liberté de pouvoir répondre : « Ici, je pense qu’il faudrait adapter. »

 

L’avis du traducteur est important, il devrait toujours aller de pair avec le service marketing, ventes, développement, etc., cochez la case qui vous convient selon la nature du support à traduire.

 

Avant de traduire, il y doit y avoir cette phase d’échanges

Ensuite viennent les recherches, les choix, les hésitations, les vérifications et les relectures.

Puis le texte repart, dans une autre langue.

Mais, je l’espère, toujours avec son sens, son intention et sa personnalité.


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Avant d'envoyer simplement votre document, racontez-nous votre projet.
Parfois, quelques informations supplémentaires peuvent faire toute la différence.
Interprétation

L’intelligence artificielle et la linguistique computationnelle

L’évolution des métiers dans les services linguistiques : s’adapter, créer, progresser

La vie d’une entreprise, surtout dans le secteur des services linguistiques, m’a toujours semblé être un livre en cours d’écriture. Chaque projet, chaque rencontre, chaque choix construit un chapitre unique. Ou pas, ça ressemblerait à un mélange de roman, autofiction, autobiographie, récit intime, essai financier… quelque chose de plutôt complexe, si vous voyez ce que je veux dire.
Parce qu’au fil du temps, les métiers évoluent, se transforment et se réinventent mais tout en restant fidèles à leur essence : transmettre le sens, relier les personnes et faire danser les langues, être un levier de la communication.

Une histoire de passeurs et de langues… qu’on nous dit

Historiquement, les interprètes et traducteurs ont toujours été des passeurs indispensables. C’est ce qu’on nous dit depuis belle lurette. Déjà dans l’Antiquité, ils permettaient aux cultures de communiquer et aux savoirs de circuler. Au XXᵉ siècle, l’émergence de l’interprétation simultanée dans le cadre des Nations Unies a marqué une révolution : une nouvelle technique, un nouveau rythme, de nouvelles compétences.

Aujourd’hui, la révolution est digitale, et les technologies continuent de transformer les pratiques professionnelles.

L’intelligence artificielle et la linguistique computationnelle

Mais toute cette révolution n’est pas nouvelle.

L’intelligence artificielle et la linguistique computationnelle sont devenues des compagnons de route incontournables pour les traducteurs et interprètes. La linguistique computationnelle, apparue dans les années 1950, a pour objectif de modéliser et d’analyser le langage à l’aide de programmes informatiques, permettant d’automatiser certaines tâches répétitives tout en conservant la qualité et la cohérence des traductions. Je me rappelle des références à Alan Turing dans mes premiers cours de linguistique à Barcelone en 1997.

Un peu plus tard, mes cours de praxématique à l’Université de Montpellier m’ont profondément marquée : cette discipline, qui étudie les relations entre le langage et l’action, complète parfaitement la linguistique computationnelle. Elle m’a appris à observer comment le langage se déploie dans la pratique, comment les intentions, les contextes et les interactions influencent la signification.

Ces notions sont aujourd’hui intégrées dans les nouveaux outils informatiques qui analysent le texte et prédisent des interprétations possibles, offrant un soutien intéressant mais sans jamais remplacer le jugement humain.

La complémentarité entre humain et machine

Tout ceci m’amène encore plus loin et fait jaillir mes analyses et commentaires sur le Cours de linguistique générale (1916) de Ferdinand de Saussure.

Je trouve que la pensée de Saussure et celle de Turing se rejoignent indirectement : le premier conçoit la langue comme un système de signes structuré, le second invente un cadre formel pour manipuler des symboles par le calcul. Ensemble, ces approches ont ouvert la voie à cette prénommée linguistique computationnelle, qui applique les méthodes algorithmiques de l’informatique à la structure du langage décrite par la linguistique.

Malgré toute cette puissance algorithmique, le travail humain reste irremplaçable (et oui, je l’écris en caractère gras !)

La sensibilité, la créativité et l’adaptation subtile aux besoins des interlocuteurs restent l’apanage du traducteur ou de l’interprète. On peut comparer cette relation à celle d’un pinceau et d’une palette : l’IA prépare les couleurs, propose des contours et des textures, mais le geste humain choisit le mouvement, la nuance et transforme ce tableau en une œuvre vivante et signifiante, c'est l'humain qui décide. On pourrait aussi la comparer à un pilote d’avion : la machine est puissante, capable de voler presque seule, mais l’expertise du pilote reste essentielle et incontournable. De la même manière, il faut un traducteur ou un interprète aux commandes pour orienter et traduire le potentiel de la technologie. Ce n'est, à mon sens, que dans cette complémentarité que le secteur peut évoluer sans perdre en rentabilité, tout en conservant la valeur ajoutée unique de l’humain.

L’évolution naturelle de toute entreprise

Toute entreprise connaît ses phases de croissance, de doute et de consolidation. Les premières années demandent patience et écoute, tandis que les suivantes permettent d’affiner ses méthodes, d’élargir son réseau et d’explorer de nouvelles pistes. Dans nos métiers, chaque projet est une occasion d’apprendre, de tester de nouvelles idées, et de conjuguer savoir-faire et innovation. 

La beauté des transformations

Observer l’évolution d’une entreprise et de ses métiers, c’est apprécier l’action et vouloir faire plus & mieux : certaines avancées sont spectaculaires, d’autres subtiles, mais toutes participent à enrichir notre métier. Comme un arbre qui grandit, chaque branche trouve sa place, chaque feuille reçoit la lumière. Et c’est ainsi que le livre continue de s’écrire ! Il me semble que nous sommes actuellement dans un vrai moment d’action !

Entre rigueur, créativité et rentabilité

Ces métiers, même au cœur des bouleversements technologiques et économiques, offrent toujours la possibilité de créer, d’innover et de relier les mondes. Et je ne pense pas que ça change aujourd’hui.

À nous de prouver qu'entre rigueur financière, adaptabilité aux outils modernes, curiosité et passion, la profession de traducteur ou d’interprète continue d’évoluer, toujours belle et toujours essentielle.
Interprétation

La voix et les langues

Il y a la voix que l’on entend, celle que les autres perçoivent, claire, posée, tangible.

Et puis, il y a cette autre voix. Celle que l’on ressent. Une voix intérieure, plus profonde, faite de silences et de souffles, de souvenirs et de territoires. Une voix qui porte bien plus que des mots.

Quand j’interprète, je deviens passage. Je prête ma voix à d’autres. Je me fais discrète, presque effacée, pour mieux transmettre. Et pourtant… quelque chose de moi traverse toujours. Une intonation, une cadence, un rythme aux airs d’ailleurs. Cette part intime, presque imperceptible, s’infiltre dans les interstices. Elle est façonnée par les langues que je parle, par les lieux que j’habite, ceux d’hier et d’aujourd’hui.

Ma voix est un tissage

De catalan minorquin : ma langue d’enfance, celle du sable chaud et des rires salés.
De français : apprivoisé doucement, tendrement, comme on accueille une nouvelle maison.
De castillan : l’autre langue de mon chez-moi, celle des jeux, de la télé, des journaux

Parfois, ces langues s’entrechoquent, se frottent. Et elles laissent des traces.

Depuis quelque temps, quand je parle minorquin, on me dit que j’ai un accent français

Moi ? L’enfant d’ici ? Celle qui a grandi au rythme des mots soufflés par les anciens ?
Au début, j’étais incrédule. Et puis… j’ai commencé à l’entendre, moi aussi. Certaines inflexions, certains contours arrondis qui n’étaient pas là avant.
Comme si ma voix professionnelle et celle de ma vie à l’étranger, celle qui s’est façonnée au fil des micros et des traductions, avait déposé son empreinte, même sur ce qui me semblait immuable.

Alors, je souris. Un peu surprise. Un peu touchée.

Comme si ma langue d’origine me reconnaissait encore, mais d’un peu plus loin.
Comme si elle n’était plus tout à fait pour tout le monde.
Comme si je la parlais depuis l’ailleurs, depuis ces années à naviguer entre les langues, à décoder les silences et les respirations étrangères.
Depuis les livres lus dans d’autres rythmes, les voix croisées dans d’autres structures.

Ma voix est devenue un territoire mouvant

Un palimpseste : en dessous, l’enfant minorquine est encore là ; au-dessus, les couches de toutes ces années passées ailleurs.

Et peut-être que c’est cela, être « entre la voix et les langues ».
Ni tout à fait ici, ni tout à fait là-bas. Mais en lien. Toujours.

Et si la voix n’était pas ce qui nous définit, mais ce qui nous relie ?
Un fil invisible entre les mondes, entre les êtres, entre les temps.
Un souffle tissé d’échos anciens, d’accents voyageurs, de silences partagés.
Un murmure qui dit, tout doucement : je suis là.
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